Divide et impera

Le président français, Emmanuel Macron a effectué sa première tournée en Europe Centrale et Orientale sur fond de tractations féroces autour de la directive européenne sur le détachement des travailleurs. La visite qui devait rassurer a cependant délibérément évité la Pologne et la Hongrie, sujettes à de fortes critiques de la part du président en raison de leurs régimes politiques peu démocratiques.

 

A l’aide du chancelier autrichien, Christian Kern qui partage le point de vue français, Emmanuel Macron a d’abord séduit les premiers ministres tchèque et slovaque. Bohuslav Sobotka et Robert Fico, jusqu’alors opposés à la réouverture de la directive, se sont montrés plus flexibles cette fois. En échange, ils espèrent obtenir le soutien, du moins la réserve tacite de la France dans leur combat contre les quotas européens de répartition des migrants.

Le président français s’est rendu ensuite en Roumanie et en Bulgarie, où les déclarations ont été plus prudentes, puisque ces pays sont particulièrement sensibles à la révision de la directive, notamment, au projet de son élargissement aux entreprises de transport, aujourd’hui bénéficiant d’une exception.

Le débat sur le travail détaché prend ainsi toute son ampleur, en amont de la réunion des ministres du travail européens du 23 octobre prochain. Adoptée en 1996, la directive sur le détachement des travailleurs avait pour but de réduire les obstacles à la libre prestation de service à travers l’UE, alors significativement plus importants qu’à l’heure actuelle. La possibilité pour une entreprise d’envoyer ses employés dans un autre pays membre en respectant les normes du pays de destination, mais en payant les cotisations sociales dans le pays d’origine a ouvert la porte à la migration économique en Europe.

Les pays plus développés dont les avantages sociaux sont plus importants et financés par des cotisations plus élevées se retrouvent ainsi face à la concurrence des pays moins développés où la main d’œuvre coûte moins cher. L’Allemagne est la première destination des travailleurs détachés européens, la France en accueille 286.000 et se positionne ainsi en deuxième place. Toutefois, en raison d’un taux de chômage élevé, l’opinion publique française est plus sensible à la question et dénonce la concurrence déloyale et le dumping social.

Sept Etats membres ont demandé la révision de la directive (Allemagne, Autriche, Belgique, France, Luxembourg, Pays-Bas et Suède) pour lutter contre les dégâts que subissent leurs marchés du travail. Les opposants de la révision (Bulgarie, Estonie, Hongrie, Lituanie, Lettonie, Pologne, Roumanie, Slovaquie et République tchèque) plaident en faveur d’une application totale de la directive avant sa révision.

Si ces derniers sont tous issus des pays de l’Europe Centrale et Orientale, le débat ne s’articule pas autour des lignes de division Est-Ouest pour autant. En France, les travailleurs détachés sont d’abord polonais, mais ensuite portugais, roumains et espagnols. Ce sont les pays où le niveau des salaires et tendanciellement moins élevé qui bénéficient de cette disposition, et les pays les plus développés qui en paient les frais. Tant qu’il est possible d’économiser sur les salaires ou les prélèvements sociaux en employant des salariés d’autres Etats membres, les entreprises vont forcément le faire. Mais n’est-ce pas précisément ce qui entraîne la convergence? Plus les citoyens d’un Etat membre ont la possibilité de gagner autant que leurs voisins plus riches, moins ils vont accepter des salaires modestes dans leur pays. Les entreprises seront ainsi obligées de leur proposer des revenus plus intéressants. C’est exactement ce qui se passe en Europe Centrale, où dans certains métiers (l’informatique, par exemple) les salaires atteignent le niveau britannique, allemand ou français, d’autres se retrouvent face à des pénuries de main d’œuvre jusqu’à ce que l’égalisation se produise.

Certes, pour les Etats membres plus développés comme la France, ce processus est douloureux. Ils auraient préféré que l’équilibrage des niveaux de revenu n’affecte pas leur niveau de vie. Ce qui était impossible dès le départ, puisqu’aurait supposé la suspension des quatre libertés à l’intérieur de l’Union européenne, et aurait été contraire au principe de solidarité entre pays membres. Mais la France n’a pas l’air d’avoir compris les règles du jeu. Le Marché Unique existe depuis vingt-cinq ans, mais le Sénat juge toujours que la possibilité d’un transporteur européen d’optimiser son trajet d’un Etat membre vers l’autre en enchaînant les opérations de cabotage dans d’autres Etats membres fausse les conditions de concurrence sur les marchés intérieurs des États en question, en raison du différentiel salarial. Alors que les entreprises ne font qu’optimiser au niveau du marché unique européen, ce qui est précisément l’intention du législateur.

La Commission a donc proposé d’introduire le principe « à travail égal, salaire égal » afin d’accélérer la convergence des niveaux de salaire à travers l’Union Européenne. Tous les salariés effectuant les mêmes tâches sur le même lieu de travail auraient droit au même niveau de rémunération. Ce qui aura comme effet de remettre la compétition sur le plan des qualifications et de la qualité de la main d’œuvre. Toutefois, comme les travailleurs détachés seront toujours moins chers à cause des différences de cotisations sociales, et puisque la plupart des secteurs concernés ne sont que peu sensibles à la qualification (agriculture, bâtiment), les salariés des pays de destination risquent de se retrouver dans exactement la même situation qu’auparavant. Pire encore, les entreprises peuvent tout faire pour égaliser les salaires vers le bas, ou n’employer que des salariés détachés sur un même lieu de travail. Ceux-ci, en revanche, seront ravis de voir leurs niveaux de vie augmenter.

La France aimerait donc aller plus loin encore, et obliger les employeurs de payer le même niveau de cotisations que les salariés du pays de destination. Ce qui mettrait de facto fin à l’avantage comparatif des pays moins développés et ralentirait gravement le processus de convergence. Or, plus l’Europe développée s’oppose à la convergence et cède au protectionnisme national, plus elle attise le populisme dans les pays moins développés. Le parti d’extrême droite hongrois, Jobbik, a d’ores et déjà axé sa nouvelle campagne publicitaire sur la réclamation d’une « Union des salaires », c’est-à-dire l’harmonisation des salaires à travers tous les Etats membres.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s